samedi 25 août 2012

Interview de Rinpoche par Astrid Fossier en 2003




Quelques questions à Dagpo Rimpoché, maître spirituel du bouddhisme tibétain.
« Sa Sainteté le Dalaï Lama est le cœur de la nation, le point de rassemblement. Là où il se trouve, l’exil n’est pas absolu. »


Astrid Fossier, Paris, juillet 2003

Astrid Fossier :
Pouvez-vous vous présenter, raconter votre parcours ?
 
Dagpo Rimpoché :
Je suis né en 1932 dans la région du Kongpo, dans le sud du Tibet. Ma famille était noble et aisée, mon père étant gouverneur de la région. Très jeune j’ai été reconnu par le XIIIème Dalaï Lama comme la réincarnation d’un Maître prestigieux, Dagpo Lama Rimpotché Jampèl Lhundroup. Je suis rapidement entré au monastère où j’ai reçu une formation traditionnelle de jeune lama. Le monastère de Dagpo Datsang, où j’ai reçu les Enseignements, est réputé pour sa discipline rigoureuse en sus du bon niveau des études . Les jeunes lamas y sont astreints au régime commun, et n’ont pour privilège statutaire que le devoir de travailler plus et mieux que les autres! A 24 ans, je suis entré au grand monastère de Drépung Gomang près de Lhassa, pour y approfondir mes études (philosophie, etc.).
En 1959, je suis parti en exil et je suis arrivé en France dès 1960, dans le cadre d’études universitaires. J’avais effectivement obtenu une bourse Rockfeller. J’ai travaillé à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE), avec le professeur Stein. Puis j’ai travaillé à la création des cours de langue tibétaine à l’INALCO (Institut National des Langues et Civilisations Orientales) et y ai enseigné la langue et la culture tibétaine jusqu’au moment de ma retraite. C’est pendant ces cours que j’ai formé la plupart des interprètes en tibétain actuels.
En 1978, j’ai créé un centre bouddhique qui a été reconnu il y a huit ans par le gouvernement français comme une Congrégation. Depuis, je donne des conférences en France mais aussi dans de nombreux pays d’Europe et d’Asie et j’apporte de l’aide aux réfugiés tibétains en Inde, notamment aux maisons de retraites, hôpitaux et monastères (en particulier aux monastères de Dagpo Datsang et Gomang Datsang).
J’ai également publié plusieurs textes et ouvrages dont une bibliographie, et suis de nombreuses fois intervenu à la radio et la télévision pour la défense du Tibet.

Astrid Fossier :
Vous habitez en France depuis de longues années et vous enseignez le bouddhisme aux français, que leur apprenez-vous ?
 
Dagpo Rimpoché :
Arrivé en France en 1960, j’ai longtemps refusé d’enseigner le bouddhisme aux français, disons aux occidentaux, car je n’en voyais pas l’utilité et estimais ne pas en avoir les compétences tant il y avait de grands maîtres auprès desquels il était alors possible de se rendre, en particulier les deux Tuteurs de Sa Sainteté le Dalaï Lama.
Mais en 1978, à la demande pressante d’amis occidentaux, et sur les conseils maintes fois répétés de mes Maîtres, je me suis résigné à apporter ma contribution dans ce domaine. Aux personnes qui en manifeste le désir, je tente d’exposer le bouddhisme d’une manière aussi authentique que possible.
En effet, le bouddhisme est une voie qui concourt au bonheur à travers un travail sur soi. En réussissant à prendre la maîtrise de son esprit, on se renforce, on devient plus heureux et de mieux en mieux capable d’aider les autres. Or, ceci peut être valable et utile pour tout le monde, pas seulement pour les bouddhistes. D’un autre côté, l’Enseignement du Bouddha est complet, il présente une parfaite cohérence interne et propose des méthodes éprouvées : toute « adaptation » du bouddhisme ne pourrait donc être qu’une dénaturation, à mon avis. D’où mon souci constant de transmettre les instructions du Bouddha dans toute leur pureté. Après, il appartient à chacun de décider de ce qu’il souhaite en faire.

Astrid Fossier :
Beaucoup pensent que certains occidentaux se tournent vers le bouddhisme par matérialisme spirituel, qu’en pensez-vous ?
 
Dagpo Rimpoché :
Selon moi, si quelqu’un éprouve un réel intérêt pour une religion, pas seulement pour le bouddhisme, c’est totalement incompatible avec quelque matérialisme que ce soit. N’oublions pas que la pratique bouddhiste concerne notre avenir au delà de cette vie, et que si l’on s’adonne à des activités comme la méditation etc. seulement pour des objectifs de notre vie actuelle, alors on est complètement en dehors de la pratique.

Astrid Fossier :
Vous êtes évidemment en contact avec la communauté tibétaine en France, comment les Tibétains vivent-ils l’exil ?
 
Dagpo Rimpoché :
Comment les Tibétains vivent-ils l’exil ? Aussi bien que faire ce peut ! Chacun essaie de gagner sa vie, éventuellement de fonder une famille stable, et ainsi de suite. De par leur culture, les Tibétains jouissent de deux atouts précieux : une grande capacité d’adaptation et une gaieté foncière.

Astrid Fossier :
L’éparpillement de la communauté tibétaine à travers le monde met en danger sa culture, qu’est-ce qui est fait pour préserver l’identité tibétaine ?
 
Dagpo Rimpoché :
Pour protéger au mieux la culture tibétaine, le gouvernement en exil a créé des écoles et délégué des représentants dans de nombreux pays. Mais surtout, il y a eu la reconstitution des grands monastères qui sont de véritables universités. Au travers de cela et d’autres entités, on s’efforce de transmettre aux jeunes les traditions tibétaines et notre culture.

Astrid Fossier :
{J’ai relevé dans un article d’Actualités Tibétaines, le journal de la communauté tibétaine en exil en France, ces propos de Claude B. Levenson : « L’effort commun de retrouver sa liberté doit devenir aussi l’affaire des Tibétains que la vie a lancé sur les chemins de l’exil, sans attendre que d’autres fassent à leur place ce qui devrait être leur priorité au-delà de toute ambition personnelle ». Que pensez-vous de ces propos? Les Tibétains de l’exil sont-ils désunis, inactifs?

Dagpo Rimpoché :
A mon avis, chaque Tibétain fait de son mieux. Nul ne peut aller au-delà de ses forces et de ses capacités.
Les Tibétains sont-ils désunis ? Cela dépend à propos de quoi. Tout un peuple continuellement unanime sur tous les points, cela me semble relever de l’utopie, et ce serait sans doute dangereux! Cependant concernant le Tibet, je crois qu’il y a au sein de la communauté en exil une aspiration unanime et légitime.
Sont-ils inactifs ? A nouveau cela dépend à propos de quoi. Sur le plan politique, je dirais plus inexpérimentés qu’inactifs. En revanche, dans certains domaines, les Tibétains peuvent être très actifs (en particulier les femmes Tibétaines qui débordent souvent d’énergie).

Astrid Fossier :
Nous avons vu que les échanges de plus en plus nombreux entre la communauté tibétaine en exil et le monde pouvaient mettre en danger l’identité culturelle de ces mêmes Tibétains, voire les pousser à ne plus suivre le Dalaï Lama et se tourner vers des moyens d’action plus violents. Pensez-vous que l’on puisse faire un parallèle entre perte d’identité et recours à la violence? Pensez-vous que le lien entre identité culturelle et paix soit toujours évident ?
 
Dagpo Rimpoché :
Selon moi, Sa Sainteté le Dalaï Lama constitue le cœur de la nation. Pour nous les Tibétains il est le point de rassemblement. Donc, là où il se trouve, l’exil n’est pas absolu…
Il y a presque une identification entre le Dalaï Lama et le Tibet. Cela ne signifie cependant pas que tous les Tibétains partagent dans leur intégralité les opinions exprimées par Sa Sainteté. Mais sur les points essentiels, l’union se fait aisément.
Peut-on faire un parallèle entre la perte de l’identité tibétaine et le recours à la violence ? A mon avis, sûrement pas. Tout d’abord, il ne faut pas amalgamer le bouddhisme et l’identité tibétaine. Les Tibétains ont maintes fois recouru à des moyens violents au cours de l’histoire. Les guerres ont été fréquentes, avec des pays frontaliers mais aussi parfois entre régions ou entre groupes de population. La différence est qu’à l’époque, les belligérants pouvaient espérer vaincre… De plus, même le bouddhisme n’exclut pas la violence et la force, mais en dernier recours bien sur, et à condition qu’elle puisse donner de bons résultats et qu’on en fasse usage sans haine.

Astrid Fossier :
Que signifie pour vous la paix au Tibet ? Autonomie ou indépendance ?
 
Dagpo Rimpoché :
Pour moi cela signifie que les Tibétains vivent libre chez eux. Autrement dit, si cette condition est remplie alors que de nombreux Chinois restent présents sur le territoire, pas de problème.

Astrid Fossier :
Certains pensent que la paix au Tibet n’est qu’une question politique, partagez-vous cette opinion ?
 
Dagpo Rimpoché :
Je ne pense pas que ce soit uniquement une question politique. D’autres facteurs entrent sans doute en jeu.

Astrid Fossier :
La religion peut-elle toujours être un outil de paix, quand on voit que dans certains pays elle est facteur de division?
 
Dagpo Rimpoché :
La religion, si elle est VRAIMENT appliquée, est sans aucun doute un outil de paix. Mais tout dépend de la façon dont on l’utilise.

Astrid Fossier :
Pour vous qui êtes un homme de foi, que signifie la paix, et existe-t-il une vision tibétaine de la paix ?
 
Dagpo Rimpoché :
Selon moi, en tant qu’homme de foi et en tant que Tibétain, la paix signifie d’abord ne pas se nuire à soi-même, et ensuite sur cette base ne pas nuire à autrui.
 
Astrid Fossier :
Qu’est-ce que la paix au Tibet peut apporter au monde?
 
Dagpo Rimpoché :
La religion du Tibet est le bouddhisme. Le bouddhisme tend à un adoucissement, à un apaisement de l’esprit. Les méthodes utilisées depuis des siècles par les pratiquants Tibétains pourraient sans doute s’avérer utiles aux personnes des autres pays.

Commentaire :
J’ai rencontré Dagpo Rimpoché à paris le 13 mai 2003. Nous avons discuté de ce que représente la paix pour les Tibétains Cette rencontre elle-même fut un instant de paix. Dagpo Rimpoché est un homme qui rayonne de bienveillance et de bonté.
Après notre rencontre, de nombreuses autres questions me sont venues. Je les lui ai soumise par courrier et je le remercie pour ses réponses. Elles forment le corps de l’entretien restitué ici.

Notes :
  • À lire : « Le Lama venu du Tibet », Autobiographie de Dagpo Rimpoché, Grasset, 1998.


Aucun commentaire:

Publier un commentaire