jeudi 28 février 2008

Le Maître est premier

Parmi les innombrables disciples de Je Tsongkhapa, le principal était sans doute Khedrup Je (mKhas grub rje), qualifié dans les textes de "Thugs kyi sras" - "Fils du coeur", "Fils de l'esprit".

Khedrup Je était, dirais-je, un surdoué aux multiples talents et d'une exceptionnelle précocité. En très résumé, il était brillant philosophe, redoutable dialecticien, poète raffiné. Et excellent artiste. Ainsi est-ce lui qui dessina les fresques murales du temple principal de Ganden, lors de la fondation (fresques qui ont perduré jusqu'à la destruction de Ganden lors de la révolution dite culturelle...).

On raconte que, au moment de peindre le personnage central, juste derrière le "trône" de Je Rinpoche, Khedrup Je hésita et préféra demander conseil à son Maître. Celui-ci lui répondit que le mieux serait de faire figurer à cet endroit le détenteur même de l'Enseignement - bstan pa 'dzin pa po. Khedrup Je dessina donc le Bouddha Shakyamuni mais quand il montra le fruit de son travail au Maître, il s'entendit dire : "Oui, c'était aussi une possibilité. Mais à mon avis, il aurait été mieux de dessiner là le détenteur même de l'Enseignement."

Quelque peu interloqué, le jeune moine réfléchit puis il reprit ses pinceaux pour faire une nouvelle peinture sur la première. Mais cette fois il avait compris, et c'est Je Rinpoche qu'il dessina en position centrale. Depuis, dans la plupart des temples gelugpa, la statue qui siège au milieu de l'autel est celle de Je Rinpoche.

Mais cette instruction n'est en rien un monopole gelugpa. C'est bien elle que Telopa avait transmise à Naropa, qui a son tour la fit comprendre à Marpa, qui...
Même le Boudha Shakyamouni l'avait reçue de son Maître - Manjushri. Mais ceci est une autre histoire.

Offrandes / 2

Récemment, une personne a demandé à Rinpoche quelles étaient les heures prescrites pour effectuer des offrandes.
La réponse a fusé : "Pour faire des offrandes, toute heure est bonne !"

"Mais quand doit-on retirer les offrandes qu'on avait disposées sur l'autel ? Combien d'heures peut-on les laisser ?"
Rinpoche a alors réexpliqué le sens du mot "offrande" : "faire plaisir" (Cf. début février 08). Les objets offerts constituent quant à eux des "substances d'offrande" (mchod pa'i rdzas), si on veut être tout à fait précis.

Si la plupart des pratiquants mettent des objets en offrande la matin et les retirent le soir, cela n'a aucun caractère d'obligation. On peut tout aussi bien faire le contraire. En réalité, il s'agit de s'adapter aux besoins et possibilités du moment.

Les "règles" à suivre sont de pure logique :
- disposer les offrandes après avoir nettoyé le lieu et avant d'entamer la méditation ou autre pratique projetée ;
- les retirer au plus tard quand elles commencent à présenter des signes avant-coureurs d'usure ou de flétrissure.

De fait, nous viendrait-il à l'idée de présenter à des hôtes de marque des fruits avariés ou de l'eau croupie ? Alors, quand les destinataires ne sont autres que les Bouddhas et bodhisattva des dix directions, Maîtres inclus, ne va-t-il pas de soi de leur dédier des offrandes dans un état correct ?

Gomang Khensour Rinpoche Ngawang Nyima

Par rapport aux amis qui nous rejoignent maintenant à l'Institut, les "vieux" comme moi ont eu la chance de rencontrer plusieurs Maîtres de Rinpoche. En ce qui me concerne, c'est en Suisse que j'ai eu l'honneur de faire la connaissance de "Genlags" : Geshe Ngawang Nyima-lags, devenu plus tard Gomang Khensur Rinpoche (abbé, puis abbé retiré du collège de Drepung Gomang).

Comme chaque été, nous étions tout un groupe des Langues'O à avoir suivi Rinpoche à Rikon (non loin de Winterthur), pour la célébration de l'anniversaire de Sa Sainteté le Dalaï Lama, le 6 juillet –par souci d'exactitude, je précise que ce n'est pas la vraie date de naissance de Sa Sainteté, mais cela n'a au fond aucune importance.

C'était en 1974. J'étais venue passer trois ou quatre semaines dans ce petit village" tibétanisé" de Suisse "allemande". Grâce à Geshelags, je logeais dans le grenier d'une sympathique famille très accueillante et très traditionnelle, qui pratiquait sereinement la polyandrie à la mode tibétaine – la dame avait épousé des frères et si les enfants appelaient "Papa" l'aîné des frères, cela ne correspondaient pas forcément à la réalité biologique. La question n'est pas là. Pour en revenir à notre sujet, c'est François et Marie-Thérèse qui m'ont parlé du "Maître mongol de Rinpoche", comme nous disions, et d'ailleurs disons encore. Et ils m'ont proposé d'aller le rencontrer chez lui, à Zelle, une fois les festivités achevées.

Pour être franche, je n'ai pas de souvenir très net de cette première rencontre, car j'étais beaucoup trop intimidée. Tout ce dont je suis sûre est que nous avons été très bien reçus, avec force thé et petits gâteaux, par un très vieux moine tout ridé et très souriant. On m'a raconté par la suite que ce Maître sévère n'avait pas toujours été d'un abord aussi facile…

Né en 1906 en Bouriatie, du côté du lac Baïkal, Genlags ("Professeur") avait tout de suite stupéfié son monde en naissant tout enveloppé dans la poche placentaire demeurée intacte. C'est considéré comme très bon présage chez les bouddhistes (pas seulement d'après ma propre mère), et à en croire les biographies de maîtres du passé, c'est un phénomène relativement fréquent chez les lamas de haut rang.

Tout enfant, le futur abbé de Gomang entre au monastère où il entame avec ardeur ses études religieuses. Las ! La révolution bolchevique frappe la Bouriatie, et les persécutions se multiplient. Il en est témoin mais aussi victime. C'est donc instruit par l'expérience que dès le début de l’occupation du Tibet par les communistes chinois, il alertera ses disciples, à commencer par Rinpoché, et les pressera de fuir avant qu’il ne soit trop tard.
Les bolcheviques contraignent les moines à quitter leurs établissements et à suivre les cours de l’école communiste. Mais le père de Genlags lui enjoint de partir : tant qu’à risquer sa vie, autant que ce soit pour une cause utile. Et voilà le jeune homme de seize ans sur des routes ô combien périlleuses. Il est même emprisonné à Oulan bator et affronte maints dangers.

Un an plus tard, il arrive enfin au Tibet. Sans hésiter, il gagne directement le collège de Gomang Datsang à Drepung qui accueille traditionnellement beaucoup de Mongols. C’est le début d’une carrière brillante.

L’abbé du collège remarque vite ses capacités hors du commun et lui propose la fonction de « récitant » - karam kyorpön -, qui inclut les obligations de chef de classe et mène aux examens de geshe lharampa, en quelque sorte docteur d’état en philosophie bouddhiste. Genlags accepte, mais l’un de ses Maîtres, Kangsar Dorjechang, lui conseille expressément de n’en rien faire. Sans doute a-t-il perçu que cela entraînerait des obstacles pour son pupille. Celui-ci ne manque pas de suivre les recommandations de son Maître et ne passera en conséquence qu’un diplôme plus ordinaire de geshe.

Quand le frère aîné de Sa Sainteté le 14ème Dalaï-lama, Tagtse Rinpoche (réincarnation d'un grand méditant de Tagtse), arrive de Kumbum – lieu de naissance de Je Tsongkhapa – pour étudier à Gomang, c’est néanmoins Genlags qui est choisi comme tuteur. Il devient ainsi un proche de la famille de Sa Sainteté, et en particulier noue des liens privilégiés avec "Amalags", mère attentive qui dirige sa maison avec douceur et fermeté. Et en 1957, Genlags devient aussi tuteur de Ngari Rinpoche (réincarnation de Dulzin Takpa Gyaltsen), le frère cadet du groupe. En parallèle, il continue à enseigner la philosophie aux nombreux autres élèves que sa réputation lui attire. Pourtant il est sévère, très sévère, et terriblement exigeant. Et il faut aux Tibétains quelques jours pour s’habituer à son accent, qui devient plus prononcé quand il s’emporte – ce qui arrive moins souvent au fil des années, mais quand même. Rinpoche nous a souvent décrit les premiers cours, quand il ne comprenait strictement rien des explications de ce Maître à l’accent rocailleux, ce Maître qui jamais ne souriait ni ne plaisantait. Rinpoche raconte qu’il l’a vu pour la première fois détendu et affable … en 1967 ou 1968, après son arrivée en Hollande ! Car en fait Genlags cache sous un aspect bourru un cœur d’or et un sens de l’humour percutant comme sa vive intelligence alliée à une mémoire infaillible.

Mais en 1958, l’heure n’est pas à la plaisanterie. Le territoire tibétain est désormais totalement envahi par les troupes communistes chinoises. Genlags connaît trop bien et de trop près la situation pour s’y résigner et après avoir averti ses élèves des probables exactions à venir, il décide de fuir à nouveau et gagne l’Inde. Il connaît bien la route qu’il a déjà parcourue plusieurs fois. Comme il ne supportait guère les glacials hivers tibétains, il a effectué les pèlerinages conseillés jadis par le Bouddha lui-même.

En 1960, l’université de Varanasi lui offre un poste aux côtés du tibétologue Herbert Guenther. Il y enseigne jusqu’en 1967, année lors de laquelle il est invité à l’université de Leyden, aux Pays-Bas, par le professeur Ruegg. Tout en participant aux travaux de recherche, il compose plusieurs commentaires.

Ses œuvres complètes, en cinq gros volumes, portent essentiellement sur des sujets philosophiques. N’allez pas y chercher des éclaircissements pour simplifier votre compréhension. Non ! Dans ses traités comme lors de ses cours, Genlags va au-delà de l’éventuelle facilité apparente des thèmes abordés et met en évidence les points délicats ou litigieux, tout en se refusant à trancher. Loin de mâcher le travail, il invite à la réflexion et à l’approfondissement.

N’étant pas Tibétain d’origine, il est d’autant plus curieux de cette langue et de cette culture qu’il a si bien adoptées, et dans son encyclopédie, il se livre à un véritable travail ethnographique, admirable trésor pour les nouvelles générations tibétaines chahutées par l'histoire comme pour les curieux ou sympathisants d’autres origines.

En revanche, dans son autobiographie, il se montre peu prolixe et ne cite que les faits.
En 1972, ayant atteint l’âge de la retraite fixé par les Hollandais, Genlags se fixe en Suisse avec son fidèle assistant, Chöjelags, ancien moine de tradition kagyupa – quand à Varanasi, son choix s’était porté sur un défroqué appartenant à une autre école, d’aucuns lui avaient manifesté un certain étonnement, ce à quoi il avait rétorqué de sa manière abrupte que ce n’était pas un méditant qu’il cherchait, mais un compagnon dévoué qui le déchargerait de tout souci matériel, ce qui se vérifia.

En 1978, à 72 ans, Genlags est élu abbé du collège de Gomang reconstitué à Mundgod, en Inde. Il assume cette lourde charge jusqu’en 1982 et s’implique dans tous les secteurs de la vie de la communauté, de l’école aux cuisines. Si cela n'avait tenu qu'à lui, d'ailleurs, il n'y aurait pas eu d'"école" créée au sein des collèges monastiques. Il aurait préféré que la formation d'antan soit maintenue, avec la précieuse relation entre le maître et le disciple, relation qui n'existe pas dans un cadre scolaire ordinaire.

Toujours est-il qu'à Mundgod, il dispense certes énormément d’enseignements mais reçoit aussi nombre de laïcs qui viennent l’entretenir de leurs problèmes ou tout simplement de leur quotidien. Désormais, il se montre accessible, réservant à chacun un accueil chaleureux, quasiment paternel, au grand étonnement des aînés parmi ses disciples, dont Gomang Khensur Rinpoché Tenpa Tenzin (décédé en 2007) ,qui se rappelait de cuisantes corrections..

De retour en Occident où le bouddhisme commence à être un peu mieux connu, Khensour Rinpoche est invité en France comme en Italie, et prodigue ses précieuses instructions sans jamais faire montre de la moindre lassitude.

En septembre 1986, il s’installe définitivement en Inde et ne cessera pas de dispenser des enseignements jusqu’à sa disparition en février 1990.

Khensour Rimpoché suivit de nombreux Maîtres, dont Kyabjé Kangsar Dorjechang, Mochog Rinpoche, Kyabje Ling Dorjechang et surtout Kyabje Trijang Dorjechang.

Genlags était un véritable maître kadampa. Il vivait on ne peut plus simplement et dans la plus grande discrétion, n’étalant ni ses connaissances, ni sa pratique. Parfaite était sa façon de suivre le Maître, nous a bien souvent dit Rinpoche. Que ce soit lors de sessions d’enseignement ou lors de conversations – apparemment – anodines, il instruisait avec peu de mots mais des mots qui faisaient mouche. Il était particulièrement strict en ce qui concerne la règle monastique et, plus généralement, l’éthique.

En résumé, pour reprendre les mots mêmes de son disciple - Rinpoche -, c'était un Maître du lamrim.

Générosité et karma

Au sein des six (ou dix) paramita, la première à être citée est la générosité - gtong ba'i sems pa : "volition de donner".

N.B. Dans notre jargon technique, la volition est l'un des cinq facteurs mentaux qui participent nécessairement à toute activité mentale ; c'est elle qui donne en quelque sorte l'impulsion et oriente les autres facultés mentales vers l'objet perçu. Elle est mieux connue sous le nom de ... karma.
Or, dès lors qu'il y a esprit, cet esprit ne peut qu'être en train de fonctionner - plus ou moins énergiquement, il est vrai, mais peu importe. Ceci entraîne que le facteur mental de la volition, ou disons du karma, est constamment au travail en nous, jour et nuit, vingt quatre heures su vingt quatre. Mais il n'a pas constamment la même coloration.
Par lui-même, il est neutre, mais il peut prendre une connotation bonne ou mauvaise, non en fonction des objets envisagés, mais des autres facteurs mentaux qui l'accompagnent.

Ainsi la générosité est-elle définie comme "étant la volition de donner". Pas n'importe quoi, vous vous en doutez, puisque la générosité fait partie des états d'esprit bénéfiques.

A nouveau, problème de vocabulaire.
En tibétain, l'énoncé gtong ba'i sems pa ne semble pas particulièrement ambigu.
En français, c'est autre chose : si je ne m'abuse, dans notre belle langue, "donner" n'implique pas de "donner quelque de bon ou d'utile", ou de "donner avec bienveillance". Il nous est possible de donner avec colère, avec réticences, avec des idées derrière la tête, etc., tout comme nous pouvons donner des choses dont nous savons pertinemment qu'elles ne seront pas si bonnes que cela pour le destinataire. Tous cas de figure où il ne s'agit en aucun cas de "générosité".

La générosité ne consiste en effet pas en l'objet du don, même si elle l'inclut. Don matériel, don de l'amour, don de protection ou don du Dharma, elle est avant tout un état d'esprit ouvert et bienveillant, un élan à donner - pour faire plaisir, pour rendre service, etc.

Au fond, puisque la volition est continûment à l'oeuvre en nous, et si nous essayions de lui octroyer non moins continûment ce même aspect, de la générosité ? Ce n'est jamais qu'une question de motivation...

Médecin bouddhiste

Des amis m'ont très gentiment offert un livre fort intéressant, que j'ai envie de partager avec vous : Réflexions d'un médecin bouddhiste à l'usage des soignants et des soignés, aux Editions Sully.

L'auteur est le Docteur Daniel Chevassut qui a créé en 1998 une consultation de la souffrance en milieu hospitalier. Daniel est par ailleurs aumônier bouddhiste au CHU de Marseille Nord. C'est un courageux pionnier, un humaniste chaleureux tout autant que déterminé.
Les fidèles des émissions religieuses du dimanche matin ont eu plusieurs fois le plaisir de le voir et de l'écouter sur France 2. Cet automne (2007), par exemple, il nous a magnifiquement parlé du respect et de la compassion dus aux animaux - sujet qui lui tient à coeur comme le prouvent certains passages de l'ouvrage susmentionné.

Bonne lecture, et bonne méditation.

lundi 25 février 2008

L'enthousiasme

Nous rentrons à peine d'un séminaire en Hollande, où le sujet de l'Enseignement de Rinpoche était l'enthousiasme...

Un beau sujet ! Pas facile à appliquer. Et même pas facile à traduire.

Tenez ! Rien que la définition proposée par Shantideva dans le Bodhicaryavatara: dge ba la spro ba, eh bien , je n'arrive toujours pas à trouver en français un équivalent à peu près satisfaisant.
Le sens est "faire avec joie, avec plaisir, quelque chose de bien", mais pour rester plus près de la lettre, ça donne un énoncé du genre : "aimer ce qui est vertueux", "avoir plaisir à faire quelque chose de bien".

Le contraire de l'enthousiasme ?
C'est la paresse, avec ses trois faces :
- simple fainéantise ("J'ai bien le temps ; je le ferai plus tard.") ;
- le découragement ("Pas la peine de m'y mettre / pas la peine de continuer : de toute façon, je n'y arriverai pas ; je n'en suis pas capable.) ;
- l'énergie mal dirigée (plus littéralement "le goût à des activités mauvaises", c'est à dire déployer une grande énergie à mauvais escient).

Les aspects de l'enthousiasme :
- l'enthousiasme-armure, qui consiste à se forger un moral d'acier avant de se mettre à l'ouvrage ("Peu importe le temps que ça me prendra, mais j'y arriverai. j'irai jusqu'au boutn dussè-je y consacrer x vies !")
- l'enthousiasme pour parachever les six paramita, les six "perfections" : générosité, éthique, patience, enthousiasme, concentration, sagesse.
- l'enthousiasme pour venir en aide à autrui.

MAIS, précise Je Tsongkhapa dans le Grand Lamrim, ce n'est pas parce qu'une activité éminemment positive se profile qu'il faut pour autant se précipiter sans réfléchir, au risque de se casser le nez et de laisser tout en plan, abattu.
Non, insiste-t-il, il faut d'abord vérifier si on a les capacités nécessaires. Si oui, il ne reste plus qu'à s'y mettre. Si non, il vaut beaucoup mieux ne pas commencer que d'ensuite s'interrompre pour cause de découragement : c'est une très mauvaise habitude, à ne surtout pas prendre...
Il est donc préférable de surseoir et de faire en sorte de renforcer ses capacités. Pour une prochaine fois.

lundi 18 février 2008

Malentendus

Entre nos rêves et la (dure) réalité, il y a souvent une marge, un gouffre même.

A l'échelle historique, le bouddhisme vient à peine de mettre un pied (si j'ose dire) dans les pays non asiatiques, tous dotés de cultures millénaires et d'une grande richesse - comme d'ailleurs tous les pays, par définition.

J'entends dire, y compris par des amis proches, ou je lis ici et là que, maintenant, le bouddhisme est bien implanté disons en France et qu'il faut accélérer le processus d'acculturation.

J'avoue que ... je vois les choses un peu différemment.

Mon point de vue - subjectif et faillible ô combien - est des plus simples.
En admettant que le relatif succès actuel du message bouddhiste en nos terres ne soit point un phénomène éphémère mais débouche sur une implantation d'une certaine stabilité, l'acculturation se produira naturellement.

Pourquoi toujours vouloir forcer le cours des choses ?
"Patience et prudence sont les mamelles de la réussite", ai-je envie de de dire.

Donnons-nous le temps d'étudier, de réfléchir et de méditer les précieux enseignements délivrés par nos maîtres asiatiques qui bénéficient d'un héritage séculaire. Ils jouissent d'un socle bouddhique solide : culture + éducation + langue imprégnées des notions et valeurs du Dharma.
Nous aussi nous fondons sur un socle solide. Le nôtre est imprégné des valeurs judéo-chrétiennes. Elles sont excellentes, certes, mais présentent quand même des nuances de taille par rapport à leurs consoeurs bouddhistes. C'est d'ailleurs là tout l'intérêt de la diversité et de la complémentarité de traditions plurielles.

MAIS il s'ensuit que nos instruments de compréhension ne sont pas adaptés à ce nouveau domaine d'exploration qui vient de nous arriver ces dernières décennies au travers notamment de milliers et de milliers de réfugiés asiatiques.

Abusés par les mots de traduction, nous croyons souvent que nous parlons de la même chose. Or, pas du tout.

La compassion bouddhiste est assez éloignée de la charité chrétiennne. Les deux sont des qualités plus que respectables, souhaitables, mais diverses...
Le Bouddha n'est pas Dieu !
Certains aspects de la foi développée (en principe) par un bouddhiste ferait crier au sacrilège les théistes fervents.
Les "enfers" conçus par les bouddhistes n'ont pas grand chose en commun avec la géhenne qui accueille pour l'éternité les réprouvés.
La confession des uns n'est pas non plus la confession des autres, en dépit de la base commune d'un repentir sincère.
Etc., etc.

Mon voeu ?
Que les Occidentaux que, comme moi, se sentent attirés par la voie tracée par le Bouddha, prennent sur eux et ne sautent pas à des jugements hâtifs inspirés par des termes apparemment similaires - forcément, on est obligé de traduire, et on ne peut pas réinventer tout un vocabulaire. La seule possibilité est d'utiliser les mots existants, en leur donnant un nouveau contenu. Plus tard, ça fera quelques lignes à ajouter dans les dictionnaires, mais on n'en est pas là. Pour l'heure, il s'agirait d'être circonspect. Se méfiant des faux amis, il conviendrait d'être précis, de dépasser la lettre pour approfondir le fond.

Pour cela, nous avons besoin, un grand besoin des spécialistes - pratiquants de longue date sincères et lettrés. Ce que nous ne sommes pas. Pas encore. Même après une retraite de trois ou six an. Sauf bien sûr si, portés par nos acquis des vies antérieures, nous pouvons d'ores et déjà nous prévaloir de réalisations véritables (sagesse, amour, compassion entre autres).
Ce n'est en tout pas mon cas...

jeudi 14 février 2008

L'interdépendance (video)

L'interdépendance dans le bouddhisme ?
Dans l'Ode à l'interdépendance, Je Tsongkhapa montre magistralement que vacuité et interdépendance sont les deux faces d'une même médaille.
Qui comprend cela a réalisé les vues madhyamika prasangika, énoncées par le Bouddha dans le Soutra de la sagesse et les autres enseignements de la Seconde Roue du Dharma.

Combattre la souffrance (video)

Comment lutter contre la souffrance ?
1. En en prenant conscience. 2. En l'identifiant sous ses moindres aspects. 3. En remontant à ses causes. 4. En remédiant auxdites causes : - en les empêchant de se réunir ; - en évitant de les générer.
Bref, c'est avant tout un travail sur soi et en soi. Mais réalisable, ont démontré le Bouddha puis des générations de pratiquants assidus.

Le "je" (video)

Le "je" dans le bouddhisme ?
Constatation de base du pratiquant bouddhiste (en principe) : "Je souffre."
S'ensuit (peut-être) un dialogue intérieur (une méditation analytique, pour reprendre le vocabulaire usuel):
"Ai-je envie de souffrir ? - Non.
- Puis-je espérer améliorer la situation ? - Oui.
- Comment ? - En obtenant la libération, ce qui suppose de comprendre directement la vacuité.
- Qu'est-ce donc que la vacuité ? - En quelques mots, elle consiste en l'absence de nature réelle, ou encore absolue, de tout phénomène, à commencer par soi - dénommé "moi" ou "je".
- Alors, qu'est que le "je" ? - C'est bien là le noeud du problème, et du samsara...

La posture du méditant (video)

La posture compte-t-elle pour la méditation ?
Oui, sans doute. L'interdépendance entre le corps et l'esprit n'est plus à démontrer, ce me semble. Mais cela dépend aussi des méthodes mises en oeuvre. Et, si j'ai bien compris, on peut méditer même sans adopter une posture académique (Cf. Shantideva) et pouratnt obtenir d'excellents résultats.

La concentration (video)

Comment s'entraîner à la concentration ?
De bien des manières ...

Le Bouddha comme médecin (video)

Le Bouddha est-il un médecin ?
Le Bouddha est avant tout le Guide par excellence, celui qui indique la voie à suivre.
Il est aussi le Médecin qui pose le diagnostic : nous sommes affligés de maladies chroniques - l'ignorance, l'attachement, l'aversion et leurs multiples dérivés -, et qui prescrit les remèdes - sagesse, non-attachement, amour et bien d'autres qualités. A nous ensuite de suivre le traitement si nous souhaitons guérir...

La méditation bouddhiste (video)

Qu'est-ce que la méditation bouddhiste ?

D'après l'étymologie du terme tibétain choisi avec soin par les lotsawa d'antan (les "yeux du monde"), l'exercice consiste à "accoutumer son esprit" (sgom) - à l'amour, à la compassion, à la compréhension de l'interdépendance, ou encore de la vacuité, etc.

Au fond, quoi de plus simple ?...
Il s'agirait de remplacer de mauvaises habitudes par de bonnes. Ce qui n'est jamais qu'une question de persévérance.

mercredi 13 février 2008

Années sensibles

Nous venons à peine de célébrer le nouvel an lunaire et nous entamons gaillardement l'année du rat (ou de la souris, au choix). Nous débutons donc un nouveau cycle de douze années illustrées par douze animaux dont le rat est le premier.

Ajoutez aux animaux les cinq éléments et les deux genres (masculin et féminin). Mélangez le tout (pas n'importe comment quand même ; il y a des ordres de préséance à respecter) et vous obtenez un cycle de soixante ans.
Nous retombons donc sur notre totem de naisance tous les douze ans, et retrouvons la configuration initiale au complet pour nos soixante ans.

Il paraîtrait que ces années-là seraient un peu délicates. Mais attention ! Pas forcément mauvaises. Elles seraient plutôt significatives de la période consécutive. On dit que, pour les dames, l'année la plus décisive serait celle des 24 ans (25 ans en calcul asiatique) ; pour les messieurs, celle des 36 (ou 37) ans.

A l'occasion du Losar, en me remémorant mes jeunes années, je me suis rendu compte (il aura fallu le temps, me direz-vous) que j'ai bénéficié d'un anniversaire tout à fait étonnant pour mes 24 ans.
C'était en septembre 1978, quand j'ai eu l'occasion de me rendre en Inde avec Rinpoche et quelques autres personnes, dont le Président des Langues'O de l'époque, Monsieur Henri de La Bastide. Mais ce n'est pas ce vénérable spécialiste du monde arabe qui a rendu mon anniversaire mémorable. Non, c'est bien plutôt que nous l'avons célébré en la Résidence de Kyabje Trijang Dorjechang, à Dharamsala.
Je précise tout de suite que l'éminent Tuteur était quant à lui absent. Mais Rinpoche logeait toujours au labrang* (bla brang) quand il séjournait dans la région. Et pour ce jour-là, il a demandé au cuisinier de son Maître de bien vouloir préparer un thus, c'est à dire un "gâteau" fait de fromage et de beurre - l'un des délices de la gastronomie tibétaine. C'est l'unique fois où j'ai eu l'occasion d'en déguster, en compagnie de Rinpoche et d'Isabelle.

Ainsi est-ce l'année de mes 24 ans que j'ai démissionné pour la première fois des Langues'O (ça m'est encore arrivé plus tard, et pourtant j'adore cette institution), que je suis partie en Inde avec mon Maître et que j'ai séjourné huit mois durant au monastère de Ganden Jangtse, où j'ai étudié les textes auprès de Gen Tati - Gyudmed Khensur Rinpoche Sonam Gyaltsen, si vous tenez aux titres complets. C'est de lui que j'ai reçu l'ordination monastique bien des années plus tard, dès que Rinpoche m'a accordé son autorisation. Aussi serez-vous étonnés si je vous confie que, sans vouloir sombrer dans la superstition, j'ai quand même l'impression que cette histoire d'années significatives n'est pas totalement fausse...

Offrandes

La pratique des offrandes est l'une des sept pratiques fondamentales qui concourent à la purification et et à l'acquisition de "mérites" (de karma positifs, si vous préférez).

Le terme "offrande" est simple et semble ne présenter aucune ambiguïté. Et pourtant...
Si on remonte au mot sanskrit puja, rendu en tibétain par mchod pa (prononcez "tchöpa"), il s'agit de réjouir le destinataire - par un don mais aussi par une attitude, un comportement, un progrès. En clair, ce que nous traduisons en français par "faire offrande" a surtout de sens de "faire plaisir". Voilà qui mériterait réflexion, non ?

A qui fait-on offrande dans le bouddhisme ?
A priori, au Maître et aux Trois Joyaux (Bouddha, Dharma, Sangha).

Qu'est-ce qui pourrait leur faire plaisir ? De jolies fleurs ou de savoureux gâteaux ? Ou un état d'esprit empreint de foi, de bienveillance ou de toute autre qualité ?
Le croirez-vous ? Les destinataires de nos offrandes (en principe) journalières préfèreraient ... de bonnes pensées de notre part à de jolis objets disposés machinalement, voire avec des pensées peu avouables, allant de l'attachement à la haine en passant par la jalousie et l'avarice (liste non exhaustive).

De toutes les "offrandes", les suprêmes sont donc celles qui consisteraient en la mise en oeuvre des instructions délivrées par le Maître : le développement puis la réalisation de toute qualité - bonté, amour, compassion, sagesse, patience, générosité, éthique, enthousiasme, esprit d'Eveil, etc.
Les offrandes matérielles ne sont pas négligeables pour autant. Elles permettent de s'entraîner et sont sources de vastes mérites, proportionnels non tant aux objets offerts qu'à la largeur d'esprit. Pour plus d'efficacité, il est recommandé de les démultiplier mentalement, à l'infini de préférence.

Au fond, tout serait occasion pour faire offrande ; il suffirait d'y penser.
Par exemple, voyons-nous de magnifiques articles sur les rayons d'un grand magasin ? Au lieu de nous abandonner (inutilement) à la convoitise, avec quelques karma négatifs supplémentaires à la clef, prenons de les dédier mentalement aux Trois Joyaux : ce sera tout bénéfice pour tout le monde, sans léser qui que ce soit (le propriétaire n'a rien à craindre ; ses marchandises ne vont pas se volatiser pour cela).
Ou encore, quand nous décelons en nous de l'attachement pour un proche ou de l'aversion envers un rival, n'hésitons pas à transmuer l'un et l'autre en substances d'offrandes. Cela ne leur fera aucun tort, bien au contraire, et en sus des mérites ainsi engrangés (ou grâce à eux), notre regard sur les intéressés se modifiera peu à peu, dans le bon sens.

mardi 12 février 2008

L'hymne national tibétain

Contrairement à la Marseille - qui semble constituer une exception -, l'hymne national du Pays des Neiges n'a rien de guerrier.

Le texte est un poème d'une grande beauté qui exhorte à la pratique du spirituelle et au progrès intérieur, pour le bienfait de tous.
Son auteur ? Il n'est autre que Kyabje Trijang Dorjechang, qui l'a rédigé, je crois, dans les années 50, quand au Tibet le besoin s'est fait sentir de renforcer les signes d'identité et d'indépendance nationales face à la menace chinoise.

C'est qu'entre autres dons, Kyabje Dorjechang était un grand poète qui nous a laissé de nombreuses oeuvres alliant beauté et profondeur, clarté et puissance.
Il a souvent mis ses compétences aux services d'autrui. Bien des ouvrages signés du Régent Tagta Rinpoche ou d'autres lama de haut rang ont en fait été composés par lui.

En particulier, c'est Kyabje Dorjechang qui a mis par écrit l'Enseignement du lamrim transmis par son vénéré Maître, Pabongkha Dorjechang (lui-même disciple principal de Dagpo Lama Rinpoche) : La Libération suprême entre nos mains (rNam grol lag chang), précieux vecteur de la bénédiction des Maîtres de la lignée du lamrim, depuis le Bouddha Shakyamouni à nos jours.

lundi 11 février 2008

Kybaje Ling Dorjechang

Kybaje Ling Dorjechang (1902-1983) - Kyabje Ling Chogtrul Rinpoche (1985-)


C'est aux alentours du 19 septembre 1978 que je rencontre pour la première fois Kyabje Ling Dorjechang.
Dagpo Rinpoche nous a emmené, mon amie Isabelle et moi, à une audience privée en la résidence du Tuteur senior de Sa Sainteté, dans le Haut Dharamsala.
Thé et gâteaux sont servis en abondance par Kuno, le fidèle assistant depuis des décennies, puis Isabelle et moi redescendons vers notre hôtel, entre la Maison du Tuteur junior, où est accueilli comme toujours Rinpoche, et la bibliothèque mieux connue sous son nom anglais de "library". Vingt minutes ne se sont pas écoulées que l'on frappe à notre porte : à notre grande surprise, c'est un jeune moine qui nous apporte une grande boîte de biscuits indiens de la part de Kyabje Ling Dorjechang.

J'ai appris depuis que les attentions de ce genre relèvent des quatre moyens utilisés par les bodhisattva (et Bouddhas, de toute évidence) pour accomplir le bien d'autrui (bsdu ba'i dnos po bzhi). Pour l'heure, nous avons savourés avec délice et gratitude ces douceurs bénies (dans les deux sens du terme).

A mes yeux, voilà comment était ce Maître, mon Maître - car grâce à Rinpoche j'ai eu en 1980 la joie et l'honneur de recevoir Enseignements et initiations de celui qui était en outre à l'époque le Ganden Tripa, le Chef suprême de l'école gelugpa : d'une extrême bonté ; d'une infinie douceur (et d'un humour décapant ! Mais ça, je l'ai découvert plus tard).

Kyabje Trijang Dorjechang

Kyabje Trijang Dorjechang (1900-1981) - Kyabje Trijang Chogtrul Rinpoche (1982-)


Noblesse et majesté sont les mots qui me viennent d'abord à l'esprit si je cherche à décrire Kyabje Trijang Dorjechang. Il était aussi terriblement impressionnant.

Pourtant, il se montrait très accessible, m'a-t-on raconté. Il réservait un accueil chaleureux à ses innombrables visiteurs, hommes et femmes, issus de toutes les classes sociales, qui venaient solliciter ses conseils sur tous les sujets possibles et imaginables.

J'avais déjà eu la chance d'entendre un Enseignement de Kyabje Dorjechang à Paris, à l'hôtel Lutetia, mais c'est surtout lors de mon séjour de 8 mois à Mundgod, en 1978-79, que j'ai pu mieux faire sa connaissance.

Cet hiver-là, Kyabje Dorjechang enseigna les lamrim intitulés La Voie rapide (Myur lam) et La Voie aisée (bDe lam) dans le grand Temple de Ganden. Ce fut Lati Rinpoche qui joua les "chefs récitants", skyor dpon : selon la tradition, le Maître récite le passage du texte qu'il va expliquer ce jour-là, passage repris par le "chef de classe", toujours de mémoire bien évidemment.

Des centaines, des milliers de Tibétains, religieux et laïcs, avaient afflué pour l'occasion à Mundgod. Tous emplis d'une indicible ferveur (Kyabje Dorjechang était aimé, et même vénéré), mais pas forcément attentifs.
La néophyte que j'étais a découvert avec stupeur l'ambiance des "grands Enseignements publics" : à l'avant, les religieux concentrés et silencieux (à quelques exceptions près, nécessaires pour confirmer la règle) ; à l'arrière et sur les côtés, les fidèles, venus en famille, avec "armes et bagages", c'est-à-dire avec tout le nécessaire pour pique-niquer sur place !
Une fois qu'on est habitué, c'est convivial et chaleureux. La première fois, cela surprend !

Khyongla Rato Rinpoche 2

L'art de dire leurs quatre vérités aux interlocteurs, sans en avoir l'air : Jean Rinpoche est, je crois, un expert en la matière.

Il parlait très souvent de sa chatte, qu'il adorait visiblement (elle est morte très vieille il y a un an ou deux).
Nous avons tous ri le jour où il nous a raconté qu'il lui faisait continuellement écouter les cassettes des Enseignements de Sa Sainteté. En effet, a-t-il précisé, il n'avait vraiment trouvé qu'elle qui acceptât d'écouter le Dharma... Et vlan ! Comprendra qui pourra.

J'en ai encore honte vingt ans après.

Blue-jean Rinpoche

Blue-jean Rinpoche, ou plus simplement Jean Rinpoche, est le surnom accordé par ses amis new-yorkais à Khyongla Rato Rinpoche, un fier Khampa né en 1922 ou 23.

Son autobiographie, My Life and lives, est tout simplement passionnante. Rédigée avec l'humour qui caractérise ce grand lama tibétain, elle fourmille de renseignements sur la culture et l'histoire de son pays.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, et il a prêté sa plume à son Maître, Sa Sainteté le XIVème Dalaï lama, pour écrire la biographie de leur Maître commun : Kyabjé Ling Dorjéchang, Tuteur senior (biographie en langue tibétaine dont en 2006 j'ai extrait quelques passages qui me touchaient tout particulièrement - d'où une courte biographie en français, que vous pouvez télécharger).

Naguère, il venait assez souvent en Europe et a été invité plusieurs fois en France par son ami, Dagpo Rinpoche. C'est comme cela que nous avons pu faire sa connaissance et bénéficier de ses Enseignements.

Je me rappelle quand il nous exposait le Bodhicaryavatara dans l'appartement de notre dévouée secrétaire de l'époque, Colette M., Porte de Versailles.

Khyongla Rinpoche avait bien sûr refusé de revêtir la robe tibétaine que lui avait proposé Rinpoche, et il est indiscutable que pour sauter d'un bond sur le "trône" que nous lui avions bricolé avec une table un peu solide, une couverture et deux coussins, il était plus à l'aise dans ses sempiternels jeans - qui lui ont valu le surnom qu'il nous a expliqué lui-même en introduction.

Et les anecdotes ont fusé, et les conseils pratiques, pour mieux nous faire comprendre la teneur et la portée des vers de Shantideva, qu'il connaît par coeur.

La patience ?
"Eh bien, oui, ce n'est pas toujours facile d'en faire montre, a-t-il admis.
Ainsi, moi, à mon arrivée aux Etats-Unis, il a bien fallu que je me cherche un job pour ne pas mourir de faim. Le premier me plaisait beaucoup : j'ai été liftier dans un grand immeuble d'affaires, et je n'avais qu'à appuyer sur le bon bouton, celui qui correspondait à l'étage qu'on me demandait. Voilà qui était dans mes cordes.
Mais le second ! L'horreur. J'avais été engagé pour regarnir les rayons dans un magasin - jusque là, ça allait. Mais le chef de service était quelqu'un d'épouvantable. Une vraie terreur pour les malheureux employés, dont moi. mais j'avais besoin de travailler. Alors, pendant des mois, chaque matin, avant de partir, je suis monté sur la terrasse de l'immeuble où j'habitais dans une minuscule pièce, et j'ai prié, prié de tout mon coeur les Bouddhas des dix directions, et surtout Tara la Libératrice, de m'accorder toute leur bénédiction pour que je ne perde pas patience.
C'esrt que je suis d'un tempérament assez vif, vous savez. Mais si je me laissais aller à répliquer à ce Monsieur, j'étais viré sur le champ. Je ne pouvais pas me le permettre.
Grâce à l'aide des Trois Joyaux, et en développant chaque matin une motivation puissante, puis en restant vigilant,j'ai réussi à tenir. Comme quoi on peut y arriver, croyez-en mon expérience."

jeudi 7 février 2008

Bonne Année bis

En ce jour de Losar (lo gsar), je présente à toutes et à tous mes voeux les meilleurs.

Puisse l'année du rat être propice à l'épanouissement du discernement, du bon sens, du respect d'autrui.

Nous célébrons donc le "Nouvel An tibétain" qui coïncide cette année avec le Nouvel An chinois : cela se produit une fois tous les trois ans. Les autres fois, l'écart varie entre deux et trois semaines.

En guise de "Nouvel An tibétain", il serait peut-être plus juste de parler du Nouvel An mongol : le calendrier ici utilisé est "relativement" récent (à peine quelques siècles) et date des dirigeants mongols, à l'époque où ils avaient la main mise sur l'empire chinois. Il est d'ailleurs manifestement d'influence chinoise.
Au Tibet (jusqu'en 1959 et encore aujourd'hui chez les exilés), il constitue le calendrier "officiel" du gouvernement, où le nouvel an est appelé de manière évocatrice le "Nouvel An du Roi" (rgyal po'i lo gsar).

Quid de la population ? Dans ce domaine également, dans l'immense Pays des Neiges, le moins qu'on puisse dire, c'est qu'on ne risquait pas l'ennui dû à l'uniformité. Et les fêtards pouvaient avoir jusqu'à 5 ou 6 occasions de réveillonner à la seule condition de se déplacer d'une région à l'autre.

Plusieurs dates de Nouvel An s'étalaient entre le 10ème mois et le 12ème mois du calendrier gouvernemental, plus (je crois) une ou deux au printemps !
Un grand nombre de Tibétains (toutes lignées confondues) avaient opté pour la date du Ganden Namchö (dGa' ldan lnga mchod), le 25ème jour du 10ème mois lunaire, qui - vous vous en souvenez - coïncide avec la commémoration du passage en nirvana de Je Tsongkhapa, le fondateur du monastère de Ganden et de l'école des gelugpa. Après l'implantation de cette tradition en Mongolie, les Mongols furent nombreux à emboîter le pas.

D'où l'un de ces amusants paradoxes qui font le charme de la petite histoire et le délice des amateurs : tandis que les notables tibétains et assimilés célèbrent l'an nouveau selon le système de datation des grands khan d'antan, le peuple mongol ne jure que par le Ganden Namchö, typiquement tibétain et fortement gelugpa !
Il en va ainsi de nos amis kalmouk installés en France depuis que leurs ancêtres ont fui la Révolution russe. C'est lors du Ganden Namchö qu'ils s'échangent les voeux usuels. Ils en profitent pour célébrer leur anniversaire collectif. Hop ! Tout le monde un an de plus. Y compris les nouveaux-nés de la veille qui ont deux ans en un rien de temps (un an à la naissance + un an au Nouvel An)...